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1ère partie :
Le contexte de la campagne électorale et la victoire du Front populaire

2ème partie :
La campagne électorale, les élections et la victoire du Front populaire : l'exemple du Marmandais

3ème partie :
Le Front populaire au pouvoir : l'exemple du Lot-et-Garonne et de Renaud Jean

4ème partie :
Les échecs, la chute du Front populaire, la reprise des grèves : un regard Lot-et-garonnais

Conclusion

Bibliographie

Exercices


Le Lot-et-Garonne des années trente : 1ère partie

IV Paysage politique et syndical
dans le Lot-et-Garonne :

Le mouvement paysan :(d'après "Les paysans-travailleurs et les ventes-saisies dans le Lot-et-Garonne de 1932 au Front populaire", François Larrue, mémoire de maîtrise sous la direction de Rolande Trempé, Université Toulouse Le Mirail, 1979)
Avant la scission entre socialistes et communistes (en 1920-21), au niveau syndical comme politique, la petite paysannerie propriétaire a du mal à être représentée. Seuls les guèdistes (P.O.F.) associent, dans l’analyse politique, les conditions de vie et de travail des petits paysans aux salariés agricoles, aux métayers et donc au prolétariat. Pour la S.F.I.O. et la C.G.T., ces petits propriétaires sont rangés dans le camp des exploiteurs.
Au départ, la future S.F.I.C. envisagera "les masses laborieuses des campagnes" (2e Congrès de l'Internationale Communiste) comme un groupe social à amener sur les positions du prolétariat urbain et ouvrier. Mais très vite, un pas est franchi lorsque la propriété privée n'est plus condamnée sur le plan théorique : elle n’apparaît plus comme le moyen pour des oisifs d'exploiter des travailleurs.
A partir de ce moment, le parti communiste va essayer de mobiliser cette paysannerie au côté du prolétariat urbain, mais en s'appuyant sur des revendications spécifiques (baisse des impôts, baisse des redevances de métayage et de fermage, augmentation de salaire, meilleures conditions de vie et de travail, liberté syndicale, protection sociale...).
Au-delà, il s'agit de fédérer "les exploités de la terre" dans des syndicats révolutionnaires.
L'action fut efficace. Dès février 1920 au congrès socialiste de Strasbourg, Bourdas délégué de Lot-et-Garonne, souligne l'intérêt des "masses rurales (de son département) pour la révolution bolchevique". Lors du congrès de Tours en décembre les leaders paysans, puis à l'issue de ce congrès les délégués paysans, se prononcèrent pour l'adhésion à la IIIe Internationale sur la base des 21 conditions. D'ailleurs, la 5e condition portait sur la nécessité de s'appuyer sur les masses laborieuses paysannes contre la propriété bourgeoise : une sorte de préfiguration de l'alliance ouvrier-paysan.
Renaud Jean fut désigné, avec Pérou, comme délégué de Lot-et-Garonne au congrès de Tours. Il fit basculer la majorité des délégués ruraux dans le camp des communistes. Lors du 1er congrès de la S.F.I.C., à Marseille en 1921, Renaud Jean fut à l'origine du positionnement du parti sur la question agraire : la grande propriété privée devait être supprimée ("socialisée") immédiatement, tandis que la moyenne et la petite le seraient progressivement "jusqu'à la réalisation de la propriété sociale du sol". Pour les uns la disparition de la propriété privée se ferait de façon autoritaire sans indemnité, pour les autres elle se ferait par contagion et incitation au travers de la mise en place de "coopératives de vente, d'achat et de production". Lénine, avec quelques réserves, approuva ce programme.

Il fallait maintenant faire vivre ces idées. Le Lot-et-Garonne en fut le laboratoire.

La traduction syndicale de la misère paysanne :
traditionnellement, la bourgeoisie rurale c'est faite le chantre, et la représentante, des intérêts paysans. En jouant la carte du clientélisme et en s'appuyant sur un discours mettant en avant la défense de la propriété privée, cette bourgeoisie de notables ruraux confisque la représentation politique et souvent syndicale, de la paysannerie (petite, moyenne ou grande) à son profit.

Jusqu'à cette période, le syndicalisme paysan quoique puissant est contrôlé par la bourgeoisie rurale qui derrière le slogan de "l'unité du monde paysan" défend ses intérêts et sa position hégémonique. Ce syndicalisme est en fait un "syndicalisme boutique" qui permet d'acheter au meilleur prix des produits et des matériels tout en servant le discours dominant sur la productivité et ... le conservatisme politique.

Mais, 1914-1918 avait laissé des traces, en 1919 les métayers révoltés du Bas-Adour avaient obtenus le recul de leurs propriétaires tandis que Marius Vazeilles organisait le premier syndicat de Paysans-Travailleurs. En 1920 les petits paysans de Lot-et-Garonne créent la Fédération de Défense paysanne et envoyèrent pour la première fois à la Chambre un député communiste.
Renaud Jean
fut le premier élu communiste national.
A partir de cette date la Fédération porta tous les litiges entre métayers et propriétaires devant les tribunaux, jusqu'à la Cour de cassation. Le plus souvent, les métayers eurent gain de cause. Ces succès faillirent sonner le glas de la fédération car les paysans ayant obtenu gain de cause désertèrent le mouvement.
Dans les années vingt certains paysans-travailleurs (terme forgé par le parti communiste et regroupant les petits propriétaires, les métayers, les fermiers et les ouvriers agricoles) vont se constituer, notamment dans le Lot-et-Garonne, en syndicats autonomes. Leur axe de revendication est celui de l'indépendance économique. Leurs principaux leaders sont Marius Vazeilles en Corrèze et Renaud Jean en Lot-et-Garonne.
Leurs objectifs sont, dans le cadre d'une vision marxiste de la société, de lutter contre le poids des grands propriétaires fonciers.

En 1925 ces mouvements sont fédérés au sein du parti communiste, ils seront regroupés en 1926 dans le Conseil paysan français. Renaud Jean fera parti des 4 membres fondateurs (avec Vazeilles, Angouin et Verdier). Renaud Jean chercha toujours à ne pas calquer les positions du Conseil Paysan sur les seules positions communistes. Pour lui il s'agissait de fédérer la petite paysannerie contre les syndicats agricoles bourgeois.

En 1927 l'Union des Paysans-Travailleurs fut créée. Cette organisation syndicale se doubla de la mise en place d'une structure coopérative (achats de matériels, production, ventes) et d'une mutuelle d'assurance. L'organisation était mise en place dans le cadre villageois, communal, cantonal puis départemental. Mais ce fut échec.
Les inondations de mars 1927 dans les vallées du Lot et de la Garonne et la grêle d'août 1928 dans le Marmandais furent pour le Conseil paysan une occasion manquée. L'individualisme paysan l'emportait sur les intérêts de classe.
La mobilisation contre la montée "du fascisme" dans le département eut les mêmes résultats.L'échec national et local du parti communiste aux élections législatives de 1928 sonnèrent le glas du Conseil Paysan.

Il fut dissout en mars 1929 et remplacé par la Confédération Générale des Paysans-Travailleurs (C.G.P.T)Il s'agissait cette fois-ci de politiser davantage le mouvement afin d'éviter que les mobilisations paysannes ne s'étiolent après des succès partiels (métayers, fermiers, producteurs de tabac, inondations, gel...) et après la satisfaction d'une partie des revendications. Pour Renaud Jean l'objectif final était de donner la terre à ceux qui la travaillent et regrouper les exploitations dans le cadre de coopératives.
Mais en attendant, les communistes devaient organiser les masses au sein du parti ou du syndicat et recruter dans l'industrie. A cette date en effet , 70% des membres du parti communiste dans le Lot-et-Garonne étaient des paysans. (Article de Renaud Jean, "Le Travailleur" du 28 juillet 1929).
La C.G.P.T. privilégia dans ses revendications et son action la défense des métayers et des producteurs de blé. Dans la vallée de la Garonne, les terribles inondations de mars 1930 furent l'occasion pour le parti communiste et la C.G.P.T. de créer des Comités de Défense des sinistrés. Mais cette mobilisation ne déboucha pas sur un plus grand engagement politique ou syndical de la part des paysans.

A l'occasion de la crise agricole des années trente (chute des prix agricoles) les ventes saisies vont se multiplier. Renaud Jean présenta en décembre 1931 à la Chambre, au nom du parti communiste, une proposition de loi pour réformer les statuts du métayage (partage au 2/3 pour le métayer, suppression des corvées...). Il n'y eut même pas discussion de la loi. Même les socialistes s'y opposèrent.
L'heure était venue pour l'action directe. Le mécontentement est à son paroxysme et la petite paysannerie trouve dans la C.G.P.T., mais aussi dans des organisations corporatistes voire fascisantes un moyen de revendiquer et au delà d'être prise en compte.
La lutte contre le fascisme et le danger de guerre devinrent prioritaires dans l'action de la C.G.P.T..
En effet, le parti agraire créée en 1927 par Gabriel Fleurant (Fleurant Agricola) et lié "au groupe financier de l'agriculture", cherchait à rassembler tous les cultivateurs de la terre. Fortement implanté dans le Massif central, la diffusion de la crise dans le monde agricole fut pour lui, sous l'égide de son secrétaire général Casanova, l'occasion, en affichant un apolitisme de façade, de se livrer à toutes les démagogies tantôt contre l'oppression urbaine, tantôt contre les gros propriétaires. Bref, un populisme teinté très nettement de fascisme. En 1932 ses cadres dirigeants se présentèrent aux élections législatives contre les "doctrines collectivistes". En 1936 on les retrouve face aux paysans grévistes et au Front populaire.
Mais sur le terrain rural de la démagogie fascisante, ils n'étaient plus seuls. Les comités de défense paysanne de Dorgères, créés dans l'Ouest en 1928, connaissaient un succès croissant qui se nourrissait de provocations, d'insultes, de procès. S'inscrivant dans la tradition des jacqueries anti-étatiques et des grèves fiscales, ce mouvement fit glisser une partie de la paysannerie vers le fascisme. Ces "chemises vertes" seront en 1936, avec les grands propriétaires, contre les ouvriers agricoles en grève.
L'espace réservé à la C.G.P.T. était donc étroit. Elle s'attacha d'abord à décoder ces mouvements aux yeux de la petite paysannerie en portant la contradiction jusque dans les meetings du Parti agraire et des Comités de défense paysanne. C'est à cette occasion que Renaud Jean fut matraqué lors d'un meeting de Dorgères dans l'Ouest. Il s'agissait de retourner la salle en démolissant le discours de l'orateur au travers d'un argumentaire politique cohérent (face à des propos démagogiques et sans aucune cohérence rationnelle). Mais au delà, cela permettait de récupérer le mécontentement paysan et créer un syndicat de la C.G.P.T..

La C.G.P.T. est efficacement implantée en 1932 uniquement dans les départements de ce que les géographes appellent aujourd'hui la diagonale aride.
En Lot-et-Garonne, la C.G.P.T. résista bien et étendit même son influence.
Elle joua aussi beaucoup sur l'anti-militarisme traditionnel du monde paysan. La "tractorisation" était sacrifiée, dans le contexte des tensions internationales croissantes, au profit de la course aux armements. Ce discours là, avec en référence la politique de collectivisation et de planification en URSS, était parfaitement compréhensible par les masses rurales laborieuses.

A l'aube des élections de 1932 Renaud Jean eut "sa revanche". Dans une interview au Travailleur du 30 avril 1932 Maurice Thorez (le n°1 du P.C.) parla de "la terre aux paysans-travailleurs par l'expropriation des capitalistes-exploiteurs". Le parti communiste mit en avant la nécessité de construire "un bloc ouvrier-paysan" contre le capitalisme. C'était la reconnaissance de l'action des militants communistes au sein du monde rural et au delà la prise en compte d'une réalité intangible : pour vaincre, le prolétariat rural, dans une France où dominait encore les campagnes, pouvait être un agent révolutionnaire à condition de rompre avec une vision stalinienne de la situation.

Tout ceci confirme que la conversion du parti communiste français ne date pas de 1935 ou de1936, mais que bien avant de nombreux militants et cadres (dont fit partie Renaud Jean) réussirent à l'occasion de la crise et de la montée du fascisme à convaincre les dirigeants que "nous n'étions pas à Moscou". L'autre enseignement que tire Thorez de la situation est que le combat politique doit passer par l'union entre le parti et les syndicats y compris et surtout paysans. Mais pour les élections de 1932 il était trop tard. Renaud Jean, en défenseur lui aussi du paysan, utilisa le prétoire comme tribune politique, mais en vain.

Avec l'intensification de la crise agricole, la C.G.P.T. prit comme cheval de bataille, à partir de 1933, la lutte contre les ventes-saisies. La première affaire de vente-saisie se déroula à Allons en août 1932. Le syndicat des paysans travailleurs de Houeillès très solidement organisé et revendicatif (demandant entre autres la mise en place de contrats collectifs, la révision immédiate des conditions de métayage et le partage des récoltes sur la base de 2/3 -contre 50% à ce moment là- en faveur des métayers et des résiniers) pris l'affaire en main. Les 200 membres du syndicat occupèrent le tribunal tandis que l'avocat du parti communiste et de la C.G.P.T. défendait le métayer Dufiet. Le juge appliqua la loi et Dufiet fut condamné à payer ses redevances. Dans le Travailleur du 3 septembre 1932 Renaud Jean condamna la justice de classe et en appela à l'action directe sous le slogan : "La bourgeoisie attaque, paysans, empêchez les saisies !"
L'épreuve de force avait commencé. Une partie des propriétaires prit peur et révisa les contrats de métayage dans un sens plus favorable au métayer. L'action était simple, il fallait physiquement grâce au nombre empêcher l'huissier et les gendarmes de se rendre dans la ferme pour saisir les biens, le matériel, les récoltes et le cheptel du métayer condamné.
Ces premières victoires encouragèrent le mouvement qui vit le nombre de ses adhérents se multiplier. Le 18 septembre lors d'un meeting à Houeillès 400 paysans défilèrent dans la ville. Sur chaque affaire le syndicat intervenait et obtenait le recul de la justice ou des propriétaires.
Le mouvement des métayers du canton de Houeillès s'étendit à tout l'Ouest du département de Lot-et-Garonne et au département des Landes.

Mais les ventes-saisies se multipliaient.
Le 7 janvier 1933 une conférence paysanne fut co-organisée par la C.G.P.T. et les cellules communistes rurales. A cette occasion le programme est rappelé et rendu plus explicite : allocation de crise, assurances sociales, crédit de crise et réforme du métayage. Mais, à ces revendications sociales s'ajoutaient la volonté politique de mobiliser derrière "l'appareil" communiste le maximum de population rurale. Une vaste campagne de propagande et de lutte fut organisée dans les Landes, le sud-est de la Gironde et l'Ouest de Lot-et-Garonne avec comme point d'orgue, le 19 février 1933, un grand meeting à Marmande avec la venue de Maurice Thorez. 3 000 paysans vinrent écouter le tribun qui en appela à "l'unité d'action" avec les ouvriers sous l'égide du parti communiste. Des comités d'action, visant à recruter des militants, furent mis en place. Manifestations, pétitions et actions collectives directes se multiplièrent.

Mais les métayers, par crainte des représailles de la part des propriétaires, abandonnèrent le mouvement. Renaud Jean décida d'employer la manière forte. En octobre 1933 l'occasion se présenta de mesurer les forces des uns et des autres à propos d'une vente-saisie à Miramont-de-Guyenne,. Le député de Marmande et la C.G.P.T. surenchérirent lors des enchères puis en fin se déclarèrent insolvables. La vente fut annulée. Pour les métayers c'était un premier succès.
Deux mois plus tard, Renaud Jean empêcha une vente en ne laissant pas parler l'huissier. Le 9 janvier le député fut convoqué devant le juge d'instruction de Marmande. Quelques jours plus tard ce fut le tour de ses compagnons de lutte de la C.G.P.T. de passer devant le juge (Pierre Abadie, Léopold Rambaud et Henri Farfal). Renaud Jean porta ensuite le problème à la tribune de la Chambre en soulignant que les paysans ne céderaient pas "devant la justice bourgeoise et la répression". Le 26 juin, les 4 militants de la C.G.P.T. furent convoqués au tribunal correctionnel de Marmande pour "entrave à la liberté des enchères par voie de fait, violence ou menaces".
Le syndicat en appela à une marche des paysans , les ouvriers de l'industrie se mirent en grève. La bourgeoisie recula et le procès fut renvoyé au 29 janvier 1935. Mais le mouvement ne retomba pas et le 29 janvier 3000 paysans étaient aux portes du tribunal pour acclamer les héros.
Les syndicalistes furent condamnés à des peines avec sursis et à des amendes. Aux yeux des paysans ceci fut une victoire. Le mouvement d'obstruction initié en Lot-et-Garonne par la C.G.P.T. s'étendit au reste de la France (surtout l'Ouest). Il redoubla d'intensité dans la lutte contre la loi Flandin.
Il s'agissait de distiller une partie des récoltes et de donner des primes d'arrachage pour lutter contre la surproduction de vin de faible qualité. Le but était d'éliminer "la piquette". Or de nombreux agriculteurs de Lot-et-Garonne en étaient producteurs. La C.G.P.T. organisa à Sainte Foix La Grande un rassemblement de 8 000 viticulteurs. L'application de la loi fut reculée d'un an.

   
 

Plan du chapitre


I. Le contexte politique international

II. Le contexte national

III. Le contexte "local", le département le plus rural de France


IV. Paysage politique et syndical dans le Lot-et-Garonne

V. Déjà des grèves






       
 
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